
Cela fait dix-huit ans qu’Agnès Dibot, 45 ans,
enseigne au collège George-Sand, un établissement de très mauvaise réputation qui compte 460 élèves, situé dans une
ZEP* à Châtellerault, où, malgré les opérations de rénovation, la pauvreté persiste. 83 % de sa population est classée «
défavorisée ». Ici, quelques pères Courage partent encore travailler la semaine, à Paris, à 300 km. Mais la plupart de ses habitants subsistent avec de petits boulots* ou des aides sociales. Et leurs adolescents sont scolarisés au collège George-Sand, dont les pourcentages de réussite sont parmi les plus faibles de la zone de Poitiers.
Benoît Bassereau enseigne à George-Sand depuis dix ans : « C’était une volonté de ma part ». D’où un engagement à plein temps : en plus d’être professeur principal des élèves de la section sport-études, il organise le cross annuel et le tournoi de foot. « Je donne beaucoup, parce que ce sont eux qui en ont le plus besoin », dit-il brièvement, avec un mélange de bienveillance et d’autorité.
« Est-ce qu’on a été efficace ? » La demande angoisse Benoît Santa-Cruz depuis quelque temps. « Quand le boulanger goûte son pain, il sait s’il est bon. Nous, on ne sait pas », précise ce professeur de français, 29 ans, à George-Sand depuis 2011. Il comptait y rester un an. Il est encore là. « Il y a un côté sacerdoce. On est en mission, ici », assure-t-il. « En ZEP,* c’est là qu’on apprend tout. » Benoît Santa-Cruz est présent dès 7 h 45. Il prépare sa salle, dépose les documents sur les tables pour « éviter les temps morts » : « Mon métier est un sport qui nécessite un entraînement. Pour que le savoir passe, il faut une autorité ferme sur le groupe. Si je ne prends pas l’ascendant sur eux, je n’arrive pas à faire mon cours. Mais ils demandent aussi beaucoup d’affects et de contact ». Face aux adolescents, Benoît Santa-Cruz joue un personnage, qui séduit. Il fait un show. Il parcourt à grands pas la salle, lance des « OK, c’est parti ! », claque des doigts. « On a des élèves qui ne s’intéressent pas au savoir qu’on leur propose », précise-t-il. « Le claquement des doigts, c’est pour instaurer un rituel, leur signifier qu’il faut travailler. »
« C’est un sport de combat », précise Jules Aimé, 29 ans, qui enseigne l’histoire et la géographie dans la salle d’à côté depuis 2012. Comme pour illustrer sa difficulté à transmettre son savoir, il dit : « On est face à des élèves qui sont dans un monde qu’ils ne comprennent pas ou qu’ils ne veulent pas comprendre. Ils n’ont aucun contrôle sur eux-mêmes ». En début d’année, Jules Aimé ne leur demande pas le métier de leurs parents, ce qui est inutile et stigmatisant. Certains ne le savent pas, les autres sont au chômage. « Ce qui est dur », ajoute-t-il, « c’est le désert culturel de nos gamins.* Ils ne lisent pas. Chez certains, il n’y a que la télé. Pas de livre ». Pendant le cours, lui n’utilise que l’ordinateur qui projette la leçon sur le mur : « Écrire au tableau et leur tourner le dos, en ZEP,* ce n’est pas possible », justifie-t-il. « Leur attention se relâche immédiatement. Avec le numérique, ils sont plus réactifs. » Le prof déambule dans la classe avec son clavier, le tend à l’un ou l’autre, pour qu’ils s’en servent eux-mêmes : « Ils n’ont pas forcément accès à ces outils chez eux. Ça les valorise. Ma vie de prof en ZEP,* c’est une vocation et beaucoup d’implication ».